Cet article de blog est proposé par Aliénor Stahl, Marc Pépino, Andrea Bertolo et Pierre Magnan, et raconte les #CoulissesDeLArticle pour “Behavioural tactics across thermal gradients align with partial morphological divergence in brook charr”, récemment publié dans le Journal of Animal Ecology. Dans cette étude, Stahl et ses collègues révèlent comment l’omble de fontaine utilise les couches thermiques dans ses lacs natifs au Canada, offrant un nouvel éclairage sur la résilience de ses populations face aux changements environnementaux.
Le mouvement est l’une des premières conditions de la vie. C’est ainsi que les êtres vivants explorent, se nourrissent, se cachent et trouvent des partenaires. Mais alors que les humains se déplacent surtout à la surface, les poissons évoluent dans un véritable monde tridimensionnel. Pour eux, « haut » et « bas » comptent autant que « gauche » et « droite ». Leurs choix les amènent à parcourir des couches d’eau que nous ne voyons jamais. Pour comprendre la vie d’un poisson, il faut donc savoir non seulement où il va, mais aussi où il choisit d’être dans la colonne d’eau. Il nous faut des indices en 3D pour comprendre une existence en 3D.
Cette curiosité prend une importance nouvelle à l’heure où le changement climatique réchauffe les écosystèmes d’eau douce. Les lacs changent, et les espèces dépendantes de l’eau froide sont parmi les premières à en ressentir la pression. Si vous avez nagé dans un lac en été, vous connaissez déjà cette structure : une eau chaude en surface, puis une chute soudaine de température dès que vous plongez un peu plus profondément. Les lacs deviennent alors des « sandwichs thermiques » :de l’eau chaude au-dessus, de l’eau froide en dessous, et une couche intermédiaire qui sépare les deux.
Pour l’omble de fontaine, un poisson d’eau froide, chacune de ces couches offre quelque chose de différent :
- La couche supérieure, chaude, est riche en nourriture mais peut devenir dangereusement chaude en été.
- La couche intermédiaire est confortable, mais la nourriture y est rare.
- La couche profonde, froide, protège le poisson et réserve parfois des opportunités alimentaires inattendues.

Il n’existe donc pas de « meilleur » choix unique. Tout comme nous ne passons pas notre vie entière dans la cuisine, les poissons se déplacent entre les couches pour répondre à leurs besoins : se réchauffer, se refroidir, chasser, se reposer. Leur monde est un équilibre perpétuel.
Comment suivre des animaux qui ne cessent jamais de bouger ?
Pour observer les ombles en action, nous avons rempli le lac de stations d’écoute sous-marines, des récepteurs capables d’« entendre » de minuscules signaux acoustiques. Chaque poisson portait une petite balise émettant son code d’identification toutes les minutes environ. En comparant les récepteurs qui captaient chaque signal et à quel moment, nous pouvions savoir exactement où se trouvait chaque poisson, minute par minute. Pendant deux étés entiers, nous avons ainsi suivi les trajectoires invisibles que les ombles dessinaient dans le lac.

Une fois cette carte 3D établie, nous avons examiné la fréquence d’utilisation de chaque couche ainsi que les moments de la journée où les poissons s’y rendaient. Nous nous attendions à ce qu’ils montent vers la surface au crépuscule, lorsque les proies sont actives. Ce qui nous a surpris, c’est qu’ils s’aventuraient aussi très souvent dans la couche froide du fond -et ce, à l’aube et au crépuscule. Ces incursions n’étaient pas de simples explorations aléatoires : elles suivaient des rythmes journaliers très réguliers.
Encore plus frappant : les individus ne se comportaient pas tous de la même manière. Ils adoptaient des comportements différents, mais cohérents dans le temps. Deux tactiques ressortaient clairement :
La tactique « froide »
Les poissons passant plus de temps dans les couches profondes et froides avaient un corps plus élancé : silhouette fine, tête étroite, pédoncule caudal plus mince. Cette forme hydrodynamique réduit la traînée et facilite une nage régulière et efficace en pleine eau.
La tactique « chaude »
Les poissons préférant les couches supérieures, plus chaudes, avaient des corps légèrement plus hauts, des têtes plus larges et un pédoncule caudal plus robuste. Au lieu d’être taillés pour les longues distances, ils semblaient mieux adaptés aux manœuvres rapides et aux brusques accélérations.

En d’autres termes, les poissons ne se déplaçaient pas au hasard. Leurs mouvements étaient liés à leur morphologie : le comportement et la forme évoluant ensemble. Dans un même lac, soumis aux mêmes conditions, les ombles vivaient en réalité dans des « mondes » différents, qu’ils exploitaient chacun à leur manière.
Cette individualité cachée est essentielle. Quand la pression environnementale augmente, comme c’est déjà le cas avec le réchauffement des lacs, une diversité de tactiques rend une population plus robuste. Elle est moins susceptible de s’effondrer car ses membres ne dépendent pas tous de la même stratégie.
Pourquoi est-ce important pour la conservation ?
Comprendre comment les poissons utilisent les couches thermiques permet de :
- anticiper les réactions des espèces d’eau froide au réchauffement des lacs
- identifier et protéger des refuges thermiques essentiels
- reconnaître que ce sont les individus — pas seulement les espèces — qui détiennent la clé de la résilience
Le changement climatique transforme les habitats d’eau douce plus rapidement que bien des espèces ne peuvent s’y adapter. Les couches utilisées aujourd’hui par l’omble de fontaine pourraient ne plus exister demain de la même manière. Rien ne garantit que leurs tactiques actuelles seront encore efficaces dans un monde plus chaud.
Mais en révélant les voyages secrets qu’ils accomplissent, minute après minute, couche après couche, nous comprenons mieux comment ces poissons résolvent des problèmes, naviguent les risques et tracent leurs propres chemins. Ils ne sont pas des victimes passives de leur environnement. Ce sont des décideurs, des explorateurs, des survivants.
Et en observant la complexité silencieuse de leurs mouvements, nous nous rapprochons un peu plus des mondes cachés sous la surface — et de ce que nous pourrions perdre si nous ne les protégeons pas.
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Lisez le document complet ici: https://doi.org/10.1111/1365-2656.70195
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